Deux groupes de bateaux en papier identiques séparés par une corde flottante, un bateau caramel tourné vers les siens

Identité sociale de Tajfel et Turner : groupes minimaux et biais (psycho)

    Catégorisation, comparaison sociale, favoritisme endogroupe : la théorie de l'identité sociale de Tajfel et Turner, le paradigme des groupes minimaux et les stratégies des groupes dévalorisés.

    La théorie de l'identité sociale, formulée par Henri Tajfel et John Turner en 1979, explique pourquoi les membres d'un groupe tendent à favoriser leur propre groupe : une partie de notre identité vient des groupes auxquels nous appartenons, et nous cherchons à en tirer une image positive en les comparant favorablement aux autres. Ce favoritisme apparaît même quand les groupes sont créés sur un critère arbitraire, comme l'a montré le paradigme des groupes minimaux.

    Cette théorie, centrale en psychologie sociale de L3, éclaire les préjugés, la discrimination et les relations entre groupes. Voici ses expériences fondatrices, ses mécanismes et ses prolongements.

    La catégorisation sociale

    Tout commence par un processus cognitif ordinaire : nous classons notre environnement en catégories pour le simplifier. Tajfel et Wilkes (1963) montrent qu'il suffit d'étiqueter des lignes « A » ou « B » selon leur longueur pour que les participants exagèrent les différences entre les deux catégories et minimisent les différences à l'intérieur de chacune. Appliqué aux personnes, ce double effet de contraste entre catégories et d'assimilation à l'intérieur des catégories nourrit les stéréotypes.

    Le paradigme des groupes minimaux

    Au début des années 1970, Tajfel et ses collègues cherchent les conditions minimales de la discrimination. De jeunes Britanniques sont répartis en deux groupes sur un critère dérisoire, leur préférence supposée pour les tableaux de Klee ou de Kandinsky, en réalité tirée au hasard. Ils ne se connaissent pas, ne se rencontreront pas, et n'ont aucun intérêt personnel en jeu.

    On leur demande ensuite de répartir de l'argent entre deux autres participants, désignés seulement par un numéro et leur groupe, à l'aide de matrices de choix. Résultat : ils avantagent systématiquement les membres de leur propre groupe. Plus surprenant, ils préfèrent souvent une répartition où leur groupe gagne moins dans l'absolu, mais plus que l'autre groupe : c'est la recherche de la différence maximale. La simple catégorisation suffit à produire du favoritisme.

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    Les trois mécanismes de la théorie

    • La catégorisation : on se range soi-même et on range les autres dans des groupes.

    • L'identification : on intègre l'appartenance au groupe dans l'image de soi ; c'est l'identité sociale.

    • La comparaison sociale : on compare son groupe aux autres groupes, et l'on cherche une différence positive, car l'estime de soi dépend en partie du prestige de nos groupes.

    Le favoritisme endogroupe n'est donc pas d'abord motivé par la compétition pour des ressources, comme dans la théorie du conflit réaliste illustrée par l'expérience de la Caverne des voleurs de Sherif. Il répond à un besoin d'identité positive. Les deux explications se complètent : le conflit réel accentue la discrimination, mais la catégorisation suffit à la faire naître.

    Que font les membres d'un groupe dévalorisé ?

    Quand la comparaison est défavorable, Tajfel et Turner décrivent trois stratégies. La mobilité individuelle consiste à quitter le groupe pour rejoindre un groupe mieux considéré, quand les frontières sont perméables. La créativité sociale consiste à changer les termes de la comparaison, en valorisant une autre dimension ou en se comparant à un autre groupe. La compétition sociale consiste à contester directement la hiérarchie, ce qui devient plus probable quand celle-ci est perçue comme illégitime et instable.

    Prolongements et critiques

    Turner et ses collègues (1987) prolongent la théorie avec la théorie de l'autocatégorisation, qui explique comment le contexte rend saillante telle ou telle identité. Les travaux de Jost et Banaji sur la justification du système nuancent la théorie : les membres de groupes dominés favorisent parfois l'exogroupe dominant et légitiment une hiérarchie qui les désavantage. On a aussi observé que le favoritisme est plus net pour la distribution de ressources positives que pour celle de sanctions.

    Les pièges en partiel

    • Confondre théorie de l'identité sociale et théorie du conflit réaliste.

    • Oublier le caractère arbitraire des groupes minimaux, qui fait toute la force de la démonstration.

    • Dater la théorie de 1970 : les expériences datent de 1970-1971, la théorie de 1979.

    • Négliger les stratégies des groupes dévalorisés.

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    Sources

    Tajfel, H. et Wilkes, A. L. (1963). « Classification and quantitative judgement ». British Journal of Psychology, 54(2), 101-114.

    Tajfel, H., Billig, M. G., Bundy, R. P. et Flament, C. (1971). « Social categorization and intergroup behaviour ». European Journal of Social Psychology, 1(2), 149-178.

    Tajfel, H. et Turner, J. C. (1979). « An integrative theory of intergroup conflict ». Dans W. G. Austin et S. Worchel (dir.), The social psychology of intergroup relations (p. 33-47). Brooks/Cole.

    Turner, J. C., Hogg, M. A., Oakes, P. J., Reicher, S. D. et Wetherell, M. S. (1987). « Rediscovering the social group : A self-categorization theory ». Blackwell.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce que la théorie de l'identité sociale ?

    Formulée par Tajfel et Turner en 1979, elle soutient qu'une partie de notre identité découle des groupes auxquels nous appartenons. Pour maintenir une image positive de nous-mêmes, nous comparons nos groupes aux autres et cherchons à les en distinguer favorablement, ce qui explique le favoritisme envers son propre groupe et certaines formes de discrimination.

    Qu'est-ce que le paradigme des groupes minimaux ?

    C'est un dispositif expérimental de Tajfel et ses collègues, au début des années 1970, où des participants sont répartis en groupes sur un critère arbitraire, comme une préférence supposée pour Klee ou Kandinsky. Sans interaction ni enjeu personnel, ils favorisent pourtant les membres de leur groupe dans la distribution de ressources, ce qui montre que la catégorisation suffit à produire du favoritisme.

    Qu'est-ce que le favoritisme endogroupe ?

    C'est la tendance à évaluer plus favorablement et à avantager les membres de son propre groupe par rapport à ceux des autres groupes. Selon la théorie de l'identité sociale, il découle du besoin de maintenir une identité sociale positive. Il peut aller jusqu'à préférer une différence maximale entre groupes plutôt qu'un gain absolu.

    Quelle différence entre identité sociale et conflit réaliste ?

    La théorie du conflit réaliste, illustrée par Sherif, explique l'hostilité entre groupes par la compétition pour des ressources limitées. La théorie de l'identité sociale montre que la discrimination apparaît même sans compétition réelle, par simple catégorisation et besoin d'identité positive. Les deux explications sont complémentaires.

    Quelles stratégies adoptent les groupes dévalorisés ?

    Tajfel et Turner en décrivent trois : la mobilité individuelle, qui consiste à quitter le groupe quand c'est possible ; la créativité sociale, qui change les critères ou la cible de la comparaison ; la compétition sociale, qui conteste directement la hiérarchie, surtout quand elle paraît illégitime et instable.

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